Les éclats du cristal - Nonfiction.fr le portail des livres et des idées
Le scandale de l’inscription et de la survivance éhontées des indices de l’extermination dans le monde contemporain est au principe du film Shoah. Claude Lanzmann en fit très tôt l’expérience. En 1947, alors qu’il étudiait Leibniz outre-Rhin, il fit la connaissance de Wendi von Neurath, la nièce de Konstantin von Neurath . Après un repas au domaine des von Neurath, Claude et Wendi se baladèrent dans la propriété familiale : "L’après-midi de cette journée, Wendi m’entraîna à travers le domaine et, sans que rien, nulle frontière, nulle marque, nul signe, ne l’eût annoncé, je me trouvai au cœur d’un camp de concentration, avec châlits de bois superposés, enfilades de latrines, une potence, des fouets, des vêtements rayés, des sabots de bois, un désordre immense mais encore lisible. C’était le camp de concentration de Stuttgart-Vaihingen, le premier que je rencontrais, bien connu aujourd’hui des historiens, qui ne le cédait en rien à d’autres plus célèbres, par la dureté et la cruauté des conditions de vie des détenus" Ce surgissement de la réalité concentrationnaire au sein du paysage le plus bucolique constitue à la fois le moteur et le propos, l’éthique et l’esthétique du film Shoah. Comment ne pas songer ici aux premières phrases de Nuit et Brouillard, qui décrivent très exactement ce retour intempestif du concentrationnaire à la surface du monde paisible : "Même un paysage tranquille, même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d'herbe, même une route où passent des voitures, des paysans, des couples, même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration...". Le texte de Jean Cayrol prend acte de la compossibilité, dans une archéologie indifférente à la mémoire, du champ de fleurs et des barbelés.
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